La franc-maçonnerie est-elle sexiste ?

Les Obligations d'un franc-maçon de 1723 (Constitutions, chapitre III "Des Loges") stipulent que "les personnes admises comme membres d'une Loge doivent être des hommes bons et loyaux, nés libres, ayant l'âge de la maturité d'esprit et de la prudence, ni serfs, ni femmes, ni hommes immoraux ou scandaleux, mais de bonne réputation".

Bien sûr, ce texte date du début du XVIIIe siècle, une époque où les personnes "nées libres" ne pouvaient être que des hommes, les femmes d'alors n'ayant, à l'exception de quelques aristocrates, que peu de droits et prérogatives. L'Eglise catholique romaine n'attendra-t-elle pas la fin du XIXe siècle pour leur reconnaître une âme ? Et, depuis cette fin du XIXe siècle, n'a-t-il pas fallu attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour leur octroyer, enfin, le droit de vote ? Mais que faisaient donc les francs-maçons, toujours à l'avant-garde du progrès et des droits à l'expression et à la liberté depuis le Siècle des Lumières ? Frileux ou timides...?

Il y a bien eu au XVIIIe siècle des Loges de femmes, dites Loges d'adoption, mais qui travaillaient sous la coupe de Loges masculines. Les Loges féminines proprement dites ne recevront reconnaissance et indépendance de leurs obédiences mères masculines qu'à la même période où la société civile accordera le droit de vote à la femme. Mais, la plupart des membres des obédiences, dites traditionalistes, qui se nomment entre elles "Régulières", continueront à s'en tenir à la lettre du texte de 1723, par crainte d'une brutale irruption de la mixité au sein de la maçonnerie, avec tous les risques que cela comporte. (Il est bien connu que les premières guerres, comme celle de Troye, par exemple, sont imputables à la discorde qu'introduit la gent féminine au sein d'un groupe de mâles, par ailleurs pacifiques, "ayant l'âge de la maturité et de la prudence" !).

La franc-maçonnerie mixte, quant à elle, prend sa source en 1882 avec l'initiation d'une femme, Maria Deraismes, au sein d'une Loge masculine (imaginez le scandale !). La nouvelle initiée créera en 1893 la première Loge mixte, qui donnera naissance à à la Grande Loge Symbolique Ecossaise Mixte de France "Le Droit Humain".

Aujourd'hui, obédiences mixtes, obédiences féminines et obédiences masculines se côtoient, mais n'entretiennent pas toutes des relations officielles. Les obédiences traditionalistes dites Régulières demeurent absolument intransigeantes face à la féminité ou à la mixité des Loges. Pourtant, même les membres des Loges féminines qui, par définition, préfèrent travailler entre femmes, tolèrent les visites masculines sur invitation. Il ne s'agit pas là de mixité à proprement parler, mais plutôt de relations de bon voisinage. Pourquoi les Loges masculines traditionalistes ne toléreraient-elles pas la présence sporadique d'éléments féminins visiteurs dans leurs travaux, comme le font les femmes avec leurs frères masculins ?

Est-ce là du sexisme ? Nous ne le pensons pas. Ce serait plutôt une certaine frilosité due à l'habitude (us et coutumes) d'un comportement tradionnel de type club privé britannique, qui n'est aujourd'hui plus qu'une affaire de générations. En effet, les mentalité évoluent (heureusement) et, de même que certaines Loges traditionalistes, qui n'acceptaient ni les Juifs au XIXe siècle ni les Noirs au XXe siècle, ont dû réviser leur copie, on peut envisager que la reconnaissance des Loges féminines en tant qu'interlocutrices à part entière verra le jour dans les toutes prochaines années de ce XXIe siècle. Cela ne signifiera pas l'uniformisation de la mixité, comme beaucoup le craignent, avec raison d'ailleurs, car il nous paraît important que la diversité, qui fait aussi la force évolutive de la franc-maçonnerie comme celle des civilisations et cultures du monde en général, soit préservée. Dans cette évolution, la volonté est que les Loges masculines restent masculines, que les Loges féminines restent féminines et que les Loges mixtes restent mixtes, mais qu'elles cessent simplement de s'ignorer les unes les autres (certaines superbement) et acceptent de vivre leurs différences et d'en parler entre elles. C'est finalement peu demander...

Extrait du livre de poche qu'il vous est conseillé de lire :
Qui se cache derrière la franc-maçonnerie de Michel Cugnet - Editions de l'Hèbe - Case postale 91 - CH 1772 Grolley
- www.lhebe.ch